Funds Magazine Catherine Rekik, 21
Après plusieurs années de désaffection, les petites valeurs remontent la pente depuis le printemps dernier, soutenues par des valorisations très attractives, une embellie économique progressive et un regain de confiance des investisseurs. Leur résilience face aux chocs successifs – guerre commerciale, tensions géopolitiques et évolution des taux – peut-elle s’inscrire dans la durée ? Comment ces entreprises, souvent plus domestiques et agiles que les grandes capitalisations, peuvent-elles tirer parti des nouvelles thématiques d’investissement – souveraineté, défense, réindustrialisation, innovations technologiques – qui redessinent les priorités des marchés ? Par ailleurs, les initiatives se multiplient en France et dans d’autres pays européens pour dynamiser ce segment de la cote. Suffiront-elles à relancer les introductions en Bourse ? Les initiatives de Place comme celle de CDC Croissance par exemple, peuvent-elles également faire évoluer la perception des investisseurs sur cette classe d’actifs ?
Les intervenants :
- Raphaël Moreau, gérant et co-CIO, Amiral Gestion
- Benjamin Rousseau, gérant actions européennes, Edmond de Rothschild AM
- Charles-Henri Herrmann, directeur du développement France et Israël, Janus Henderson
- Marc-Antoine Barbé, gérant actions small caps, MCA Finance
Depuis le printemps, on constate un rebond des petites valeurs. Quels ont été les éléments déclencheurs après une longue période de décrochage ?
Benjamin Rousseau : Paradoxalement, l’élection de Donald Trump a servi d’électrochoc : l’Europe s’est reprise en main et a réagi avec des décisions fortes et des annonces de plans d’investissement qui crédibilisent la perspective d’une accélération progressive de la croissance européenne et rétablissent la confiance des investisseurs. Les small caps de la zone euro, plus domestiques et cycliques, sont aussi moins sensibles aux effets de change et aux tensions commerciales, ce qui a encouragé les flux en faveur de la classe d’actifs. Toutefois, malgré la surperformance relative enregistrée depuis quelques mois, les valorisations restent à des niveaux historiquement bas. Les décotes sont importantes alors que les perspectives macroéconomiques sont plus favorables : les PMI repartent à la hausse, le plan allemand va commencer à produire ses effets. Tout cela prépare un terrain favorable pour 2026.
Charles-Henri Herrmann : Je nuancerais le terme de rebond, car nous avons surtout assisté à une reprise générale du marché après le choc provoqué par Trump et son Liberation Day, mais pas à un rattrapage spécifique des small caps. Si on les compare aux large caps, les performances restent même en deçà, autour de 12 % pour les indices européens small caps et de 16 % pour les indices small caps globaux.
Chez Janus Henderson, nous pensons que le cycle de rebond des small caps est à venir. Le rattrapage des valorisations aurait pu intervenir plus tôt, notamment depuis un an avec le début de la baisse des taux en Europe qui aurait dû servir de catalyseur, mais l’attention du marché s’est focalisée ailleurs, notamment sur le thème de l’intelligence artificielle. Le moteur manquant, c’est la conviction que ces baisses de taux auront un impact tangible sur la croissance. Quand cette confiance reviendra, les small caps seront bien placées pour en profiter. En Allemagne, la politique budgétaire très expansionniste devrait leur être favorable. Aux Etats-Unis, à l’approche des élections de mi-mandat, Trump devrait se recentrer sur l’économie nationale. Quant à la Chine, elle a finalement, gardé pas mal de cartouches en réserve pour les négociations sur les tarifs douaniers. Et même si des problèmes persistent, notamment sur l’immobilier, son gouvernement a les moyens de mettre en place une politique plus favorable à l’économie. Tout ceci devrait favoriser la croissance économique mondiale et permettre aux small caps d’en bénéficier.
Raphaël Moreau : Il faut distinguer les performances des small caps dans la zone euro et en Europe. En effet, elles ont souffert au Royaume-Uni alors qu’il y a eu une surperformance en zone euro. L’indice MSCI EMU Small Cap a ainsi gagné plus de 21 % à fin octobre contre 19 % pour le MSCI EMU Large Cap. Par ailleurs, gardons en tête que les small caps ne sont pas directement corrélées aux taux d’intérêt, contrairement aux valeurs de croissance. Leur performance est avant tout liée à l’activité économique. Et de ce point de vue, la situation s’améliore. Les PMI de la zone euro sont repassés autour de 50, contre 45 fin 2024. En France, ils sont remontés de 42 à quasiment 50. C’est un signal annonciateur d’une reprise de la production industrielle et de la demande. Il y a toujours un effet retard d’environ 18 mois entre les baisses de taux et leur impact sur l’économie réelle. On commence donc tout juste à en voir les effets, notamment dans l’immobilier ou la construction. Si cette tendance se poursuit, la croissance pourrait être plus solide en 2026. Le plan de relance allemand annoncé en mars, très ambitieux, a par ailleurs contribué à redonner confiance, même si sa mise en œuvre prendra du temps. Il y a eu un choc positif au moment de l’annonce, les valeurs allemandes se sont bien appréciées, notamment celles liées aux infrastructures. Désormais, il faut patienter, car mettre en place des investissements de cet ordre prend du temps.
Marc-Antoine Barbé : Contrairement à mes confrères, mon univers d’investissement est centré sur les small caps en France où le vivier est, selon nous, suffisamment important. Sur cet univers, il est intéressant d’analyser ce qui s’est passé ces derniers mois : par exemple, l’indice CAC Small a été porté par certains secteurs très spécifiques, comme la défense et la biotech. Il faut donc relativiser les performances, car elles ne reflètent pas la réalité de l’ensemble des small caps françaises comparativement aux small caps européennes. Par ailleurs, depuis le printemps, on observe, dans les différentes données publiées sur les flux, un début de retour de la collecte qui a contribué au rattrapage des valeurs françaises ces derniers mois, surtout des titres les moins liquides.
Enfin, autre facteur porteur : la thématique de la souveraineté économique qui bénéficie à de nombreuses entreprises françaises positionnées sur des chaînes de valeur locales ou stratégiques. En revanche, le climat politique crée une forme d’attentisme. Les annonces politiques, comme une dissolution ou un changement de gouvernement, créent des turbulences à court terme sur la classe d’actifs, mais elles passent assez vite. Les dirigeants d’entreprises expriment toutefois une inquiétude face à cette instabilité, ce qui pèse sur leurs décisions d’investissement et sur celles de leurs clients.
Peut-on parler du début d’un nouveau cycle favorable aux small caps ? Avec un recours plus significatif des flux essentiels à la classe d’actifs ?
Raphaël Moreau : Il serait prématuré de l’affirmer, mais les conditions d’un rebond durable sont réunies. Les valorisations de la classe d’actifs ne peuvent pas être le seul argument, sinon les small caps auraient rebondi depuis longtemps ! Le premier point favorable à la classe d’actifs est le redressement de l’économie après une période compliquée marquée par l’éclatement de la guerre en Ukraine et des hausses de taux pour maîtriser l’inflation. Ensuite, les valorisations des large caps sont aujourd’hui élevées, proches des niveaux de 2007. Donc, si la croissance européenne poursuit sa normalisation, les petites capitalisations ont un vrai potentiel de revalorisation alors que les hausses de cours des large caps pourraient être limitées. Entre 2013 et 2017, à la sortie de la crise de la zone euro, les small caps ont eu un parcours formidable. Le contexte actuel ressemble un peu à ce que nous avons connu à cette période, à savoir des titres peu chers et une embellie économique.
Benjamin Rousseau : Si on raisonne en termes de rendement/risque, les vents contraires qui ont clairement pesé sur la classe d’actifs ces dernières années, comme l’inflation ou les hausses de taux, s’estompent. Et, a contrario, le niveau de valorisation est aujourd’hui très attractif. Enfin, l’accélération de l’économie européenne que nous attendons à partir de 2026 grâce aux plans d’investissement en Allemagne et en Europe est positive côté rendement. Donc, le rapport rendement/risque est très favorable aux small caps.
Charles-Henri Herrmann : Rappelons également que les small caps sont souvent plus domestiques que mondiales. Leur performance dépend beaucoup plus de l’environnement macroéconomique de chaque pays. La confiance revient plus vite en Allemagne que dans d’autres pays de la zone euro par exemple, ou qu’aux Etats-Unis. Les valorisations sont globalement faibles par rapport à la moyenne historique, mais c’est cette confiance qui peut faire revenir les investisseurs. Tant que les flux d’investissement ne reviendront pas de façon significative, il n’y aura pas de revalorisation de la classe d’actifs. Or, pour l’instant, la tendance est positive, mais encore faible.
Marc-Antoine Barbé : Sur la France, le rebond peut tout à fait se poursuivre, malgré quelques turbulences politiques. Les entreprises affichent de bons fondamentaux : le consensus attend une croissance d’environ 5 % de l’Ebitda cette année. Les sociétés sont en croissance et améliorent leur rentabilité. Si la liquidité revient – et certaines initiatives publiques vont dans ce sens – il n’y a aucune raison que le rattrapage des small caps françaises s’arrête….
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