L’Union Européenne pousse les particuliers à investir sur le long terme. Elle les oriente notamment vers les marchés privés. Mais cette retailisation va-t-elle trop vite ? BETTER FINANCE répond par oui, dans un rapport publié le 6 juillet dernier.
L’association européenne de défense des investisseurs individuels est claire. Pour elle, les protections des épargnants ne suivent pas le rythme des risques pris.
Des marchés autrefois réservés aux institutionnels
Private equity, dette privée, infrastructures, immobilier non coté. Ces classes d’actifs étaient jusqu’ici réservées aux grands investisseurs institutionnels. Eux seuls pouvaient immobiliser leur argent pendant des années. Eux seuls pouvaient absorber d’éventuelles pertes.
Aujourd’hui, la donne change. L’Union européenne encourage les ménages à investir dans ces produits. C’est tout l’objet de son Union de l’épargne et des investissements. Le véhicule privilégié ? Les ELTIF, ces fonds européens d’investissement à long terme.
Une retailisation en forte hausse, mais sans garde-fous
La retailisation désigne l’ouverture progressive aux investisseurs particuliers de classes d’actifs et de produits financiers historiquement réservés aux investisseurs institutionnels ou aux grandes fortunes.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis la refonte des règles européennes en 2024, les ELTIF explosent. Plus de deux tiers d’entre eux sont désormais commercialisés auprès des particuliers. Autre signal : les seuils d’investissement minimum ont disparu. L’accès s’ouvre, mais à quel prix ?
Ces produits restent en effet fondamentalement illiquides. Concrètement, les investisseurs peuvent faire face à :
- de longues périodes de blocage ;
- des retraits différés ;
- des conditions de sortie imprévisibles ;
- une incertitude sur la valorisation, surtout en période de tensions sur les marchés.
Pour Ana Rita Fernandes Monteiro, Policy and Legal Officer chez BETTER FINANCE, les citoyens européens ne doivent pas devenir le terrain d’essai de produits que les professionnels eux-mêmes abordent avec prudence.
Une contradiction au cœur de la réglementation
Le rapport pointe aussi un vrai paradoxe. D’un côté, certains placements sûrs et transparents, comme de nombreuses obligations, exigent encore des montants minimums élevés. De l’autre, des produits bien plus risqués deviennent, eux, de plus en plus accessibles. Une logique à contre-courant du bon sens.
Autre inquiétude : le cadre de commercialisation. Depuis la révision du règlement ELTIF, les distributeurs ne sont plus obligés de fournir un conseil en investissement. Résultat, beaucoup d’épargnants confondent un produit simplement jugé « adapté » avec un vrai conseil personnalisé.
Enfin, les coûts restent difficiles à comparer. Les mécanismes censés limiter les retraits en période de tension peuvent générer des frais cachés. Ou des délais, pile au moment où l’investisseur a besoin de récupérer son argent.
Ni un rejet du long terme, ni un chèque en blanc
BETTER FINANCE ne rejette pas l’investissement long terme. L’association ne conteste pas non plus le rôle du capital privé dans l’économie européenne. Son message est ailleurs : la participation des particuliers ne doit jamais sacrifier la transparence, l’équité ou la protection des investisseurs.
Comme le résume Guillaume Prache, Président de BETTER FINANCE, mobiliser l’épargne européenne ne doit pas revenir à transférer plus de risques vers les ménages sans qu’ils en comprennent les conséquences.
Un débat qui rejoint les préoccupations de Place des Investisseurs
Ce constat fait écho à un sujet déjà traité par Place des Investisseurs. Le débat « Peut-on tout retailiser ? », abordé sur le plateau de Smart Patrimoine, posait déjà la question. Et le message reste le même dans les deux cas : ouvrir l’accès ne suffit pas. Encore faut-il l’accompagner d’une vraie pédagogie.
C’est justement la mission de Place des Investisseurs. Donner aux épargnants les clés pour comprendre ce qu’ils souscrivent. Et ce, avant de s’engager.
Pour aller plus loin :
👉 Consultez le rapport complet de BETTER FINANCE
👉 Relisez notre article sur le débat « Peut-on tout retailiser ? »